Cet article est un témoignage personnel. Pas un guide, pas des conseils. Chacun vit les choses différemment, avec son parcours, sa sensibilité, son histoire. Rien de ce qui est écrit ici ne remplace l’accompagnement d’un professionnel de santé.
Dans la première partie, je racontais comment j’en étais arrivé là. Le people pleasing, l’empilement, les signaux ignorés. Et ce lundi matin, assis par terre dans ma cuisine.
Je me suis relevé. J’ai décroché le téléphone.
Voilà ce qui s’est passé après.
Crever l’abcès
On m’a écouté. On m’a déchargé de plusieurs projets dans la foulée. On a discuté : est-ce que tu veux rester, prendre du repos, ou est-ce que c’est fini ? J’ai choisi de partir. Rupture conventionnelle, processus RH, quelques semaines pour boucler.
Mais le plus marquant, ce n’est pas ça.
C’est le soulagement.
Juste d’en parler. Juste de dire, à voix haute, que ça n’allait pas. Ce truc que je retenais depuis des mois, des années peut-être, qui sortait enfin. Comme percer un abcès. Ça fait mal sur le coup, mais après, la pression retombe.
Et puis il y a eu la réaction des gens. Collègues, clients, partenaires. À chacun que j’annonçais mon départ, la même surprise. Les mêmes mots gentils. Des remerciements sincères pour le travail accompli.
Eux voyaient quelqu’un de souriant, de disponible, qui assurait. Moi, je savais ce que ça m’avait coûté.
Ce décalage, entre ce que tu vis à l’intérieur et ce que les autres perçoivent, c’est peut-être le truc le plus troublant du burn-out. C’est aussi ce qui le rend si difficile à détecter de l’extérieur. Et c’est encore vrai aujourd’hui. Quand je dis aux gens que je suis anxieux, stressé, la réponse est presque toujours la même : “Ah bon ? Toi ?”
Mais derrière le sourire, c’est une ébullition permanente. Sans cesse, cette voix qui rappelle ce qu’il y a à penser, à faire. Comment se passera telle réunion ? Comment améliorer ce process ? Les situations stressantes sont vécues plusieurs fois. Avant, je me fais le film, de toutes les façons possibles. “Si je dis ça, qu’est-ce qui se passe ? Et si je fais comme ci ?” Et après, je la rejoue à l’infini. “Et si j’avais…”
La peur
Le soulagement n’a pas duré très longtemps seul. Assez vite, un autre sentiment a pris le relais.
La peur.
Parce que c’est bien beau de dire stop. Mais il y a un loyer à payer. Des bouches à nourrir. Ça peut prêter à sourire dit comme ça, mais c’est la stricte réalité. Le chômage, c’est à peine plus de la moitié du salaire. Pas le genre de filet de sécurité qui te permet de prendre le temps de souffler pour vrai.
Alors j’ai cherché un nouveau boulot. Activement. Avant même d’avoir fini mes cartons dans l’ancienne boîte, j’étais déjà en entretiens pour la suite.
On ne se repose pas toujours quand on veut.
La respiration
Le vrai soulagement est arrivé entre les deux. Ancienne mission quittée, nouvelle trouvée.
Un peu moins de deux mois.
Quelques semaines où, pour la première fois depuis longtemps, je n’avais rien à faire. Pas de mails à envoyer. Pas de “il faut que je pense à ça”. Pas de problème à résoudre pour quelqu’un d’autre. Le cerveau qui se tait (enfin, qui parle moins).
C’était la fin de l’été. J’ai profité de mes enfants. De la plage. Des randonnées. De moments simples, pleinement vécus.
Pas un programme de reconstruction en douze étapes. Juste du temps. Du vrai temps. Celui qu’on ne s’accorde jamais parce qu’il y a toujours quelque chose de “plus urgent”.
Celui qui permet de regarder un coucher de soleil sans penser à la performance de l’API, celui qui permet de raconter une histoire à ses enfants en étant là, avec eux à 100%, sans que l’esprit ne soit dans la rédaction d’un mail.
Tout change, rien ne change
Et puis la reprise. Nouveau poste, nouvelle entreprise, nouvelles têtes.
Qui dit nouveau travail, dit aussi avoir envie que ça se passe bien. Le réflexe revient vite : bien faire, ne rien laisser au hasard, montrer qu’on est à la hauteur. Chassez le naturel…
Le people pleaser est toujours là. Il sera probablement toujours là.
Il est très difficile, certainement même impossible, de changer sa nature profonde. J’aime faire plaisir aux gens. J’aime tendre la main, rendre les choses faciles. Je n’aime pas les conflits. J’aime quand les choses sont simples, quand ça “coule” entre les gens, sans fioritures ni complexité. Je suis avenant, et gentil. Du genre de celui dont on peut abuser.
Ce qui a changé, c’est la conscience. Avoir vécu ça une fois, ça te donne une sorte de radar. Les signaux, je les reconnais plus vite maintenant. Le sommeil qui déraille, la tension qui monte, la charge mentale qui déborde. Je sais à quoi ça ressemble. Je sais où ça mène.
Ça ne m’empêchera pas forcément d’y retourner un jour. Mais je peux mettre un stop plus tôt. Je remonte l’alerte plus vite. J’en parle, aussi. Trouver des gens avec qui partager ça reste essentiel à mes yeux. Savoir dire quand c’est dur et ne pas se sentir jugé.
Cette conscience, ce n’est pas un bouclier. Plutôt un système d’alerte.
Les petits gestes
Il n’y a donc pas de grande révolution. Pas de “J’ai tout compris et maintenant je suis zen”. Plutôt une collection de petits trucs, accumulés au fil du temps et des expérimentations.
J’ai réappris à respirer. C’est fou de se dire ça. Mais j’ai constaté que dès lors que je suis concentré sur quelque chose ou un peu nerveux, je bloque ma respiration quelques secondes. Comme de petites apnées. Maintenant, je m’en rends compte. Peut-être pas tout le temps, mais je remets le système en route dès que je capte ce signal.
La cohérence cardiaque aussi. Souvent le soir, parfois dans la journée. Juste fermer les yeux et respirer. Cinq minutes. Ça paraît dérisoire, ça ne l’est pas. J’ai essayé la méditation, mais je n’y arrive pas. Je me fais submerger par le flot de pensées au lieu de le laisser couler. C’est peut-être une question de pratique. En attendant, la respiration seule, ça marche.
Passer du temps avec mes proches. Écouter, vraiment. Regarder, sentir. Des trucs tout bêtes qui se perdent facilement quand le cerveau tourne à plein régime en permanence.
Ma femme, qui a toujours été là. Pas de reproche quand j’étais fatigué ou à cran. Une main tendue, une oreille attentive, de la bienveillance et beaucoup de patience. On n’en mesure pas toujours la valeur sur le moment.
Relativiser, aussi. Remettre le travail à sa place. Il est important, oui. Mais pas plus que le reste. Pas plus que ceux qui m’attendent à la maison.
J’avais commencé à voir une psy un peu avant le burn-out, pour d’autres raisons (ou était-ce prémonitoire). Ça m’a aidé à traverser. J’ai arrêté, repris quelques années plus tard, essayé l’hypnose pour apprivoiser cette voix dans ma tête, ce stress permanent. On ne fait pas taire cette voix. On apprend à vivre avec elle.
En paix
Est-ce que je suis “guéri” ? Non. Je ne crois pas que ça marche comme ça.
Est-ce que ça pourrait revenir ? Oui. Probablement. Parce que je suis comme ça. Parce que le monde du travail est ce qu’il est, et la société avec lui. Parce que la vie ne fait pas de pause.
Mais je le sais maintenant. Et le savoir, l’accepter, c’est déjà un pas en avant.
Je prends ça comme une itération. Reconnaître les signes un peu mieux à chaque fois que j’ai un coup de mou. Patcher. Ajuster. Recommencer.
Je suis en paix avec ça. En paix avec l’idée que ça fait partie de moi. Que ce n’est pas une faiblesse à combattre, mais un truc à connaître, à surveiller, à apprivoiser.
Comme un vieux compagnon de route un peu encombrant, mais qu’on finit par accepter dans le voyage.
Seul et unique conseil que je me permets : Si vous traversez une période difficile, parlez-en. À un proche, un médecin, un professionnel. Il n’y a aucune honte à demander de l’aide.