Le bootloader
L’autre jour, dans mes oreilles, un podcast.
Quelqu’un qui raconte une idée de Sam Altman. Une idée que je n’ai pas réussi à digérer depuis : on pourrait être le bootloader biologique de l’intelligence numérique. Notre rôle dans l’histoire : allumer la machine. Puis s’effacer. Devenir une branche de l’arbre de l’évolution qui s’arrête là.
Et il balance ça comme ça, un scénario acceptable. Ne semble pas être outre mesure affecté par ses dires.
Le lendemain, je suis allé courir.
Le footing
Tranquille, mais il faisait déjà trop chaud. Fin mai, et une chaleur de plein été. Le genre de chaleur dont on dit c’est pas normal, en sachant très bien que c’est en train de devenir la norme. (Confirmé : la journée la plus chaude jamais mesurée en mai en France.)
Les oiseaux chantaient quand même, le calme était là. C’est de saison.
Et moi, je courais avec le cerveau qui tournait à plein régime.
D’habitude, courir, ça m’évacue. Je pense à tout et à rien, la vie, le boulot, ça rentre, ça sort, j’écoute ma respiration, ma foulée, je profite du calme, du paysage… Bref, de la méditation active en quelque sorte.
Là, c’était l’inverse. Je ruminais, bootloader, IA, chaleur…
Et détail que j’ai mis un moment à voir : cette séance là, ce footing, c’est une IA qui me l’avait préparée.
La mienne.
Ouroboros
Je m’amuse toujours à vibecoder mon app de running. Depuis le dernier article, elle a bien grandi. Elle me génère mes plans d’entraînement, je les ajuste, elle gère le cross training, elle m’engueule si je ne respecte pas les allures…
Et j’y ai ajouté un truc dont je suis bigrement fier : de la mémoire.
Une mémoire longue, qui repère les faits marquants de nos échanges et les garde de côté. Une mémoire plus courte, qui résume les quinze derniers jours. Le tout nourrit le coach en continu, pour qu’il soit plus pertinent, pour qu’il s’adapte à mes préférences, à mon ton. Pour qu’il n’y ait plus cette sensation d’oubli entre deux conversations.
J’ai passé des soirées à apprendre à une machine à se souvenir de moi.
Sauf que.
Sauf qu’à part avoir cramé des millions de tokens, avec tout ce que ça pompe quelque part, pour me générer un plan que j’aurais pu faire moi même, à quoi ça sert ?
J’ai construit, par pur plaisir, avec la techno qui m’angoisse, un truc parfaitement inutile qui consomme exactement ce que je crains de voir manquer à mes enfants.
Le serpent qui se mord la queue.
Le filtre
À la maison, mes enfants n’ont que très peu de temps d’écrans. Un peu de Switch une ou deux fois par semaine, un film de temps en temps. Ils ont en une semaine grosso modo le temps moyen quotidien.
Le sujet n’est pas tabou. On en parle. Les films, les séries, les jeux vidéo, les réseaux sociaux, le danger pour des gamins sans filtre et sans recul. De l’IA, aussi. Du fait qu’on ne peut pas vraiment croire tout ce qu’on voit. Que c’est puissant, que ça permet de créer à volonté, et que des gens s’en servent aussi pour le pire.
Le matin, je leur mets des barrières contre la machine.
La journée au boulot, le soir sur mon canapé, je participe à son évolution.
Je n’ai même pas l’impression d’être hypocrite. C’est plus bête que ça. Je suis juste des deux côtés du truc, en même temps, sans arriver à en lâcher un.
Et il y a une question qui revient, celle qui me fait le plus mal. Pas la peur facile des gros titres. Celle-ci : comment leur transmettre l’envie d’apprendre, le goût de l’effort, quand une machine saura toujours mieux qu’eux ? Quand le réflexe deviendra “demande à l’IA” avant même d’avoir essayé ?
Je n’ai pas la réponse. Je continue de leur lire des histoires le soir. C’est tout ce que j’ai trouvé pour l’instant. Mais j’ai peur pour leur avenir, vraiment.
Dans quel film je vis
C’est finalement un peu ça que je n’arrive pas à régler.
Il y a ceux qui nous voient morts d’ici cinquante ans. Climat, effondrement, guerres, le décor qui s’écroule. Et il y a ceux qui nous promettent cent cinquante ans de vie, l’intelligence augmentée, les maladies vaincues, la quasi-immortalité.
On n’a jamais demandé à un parent de choisir entre ces deux films-là. Dans quelle direction regarder ? A-t-on vraiment le choix ?
Et pendant qu’on hésite, des boîtes aux États-Unis vendent déjà un service qui classe les embryons par QI, par taille, par couleur des yeux. Des bébés “optimisés”. Pour ceux qui peuvent payer.
Je ne sais pas dans quel film je vis. Mais je commence à voir qui aura le premier rôle, et qui fera de la figuration.
Pas de conclusion
J’aimerais finir par une phrase qui range tout ça. Je ne trouve pas.
Une partie de moi voudrait dire stop. Ralentir, prendre le temps, débrancher, “tout plaquer et aller vivre en forêt”. Une autre est aspirée par le tourbillon, fascinée, curieuse, contente de suivre le mouvement. En partie je subis. En partie je veux en être.
Les deux à la fois. Tous les jours.
Alors on vit avec le noeud.
Ce matin encore, je dis à mes enfants que Non, on ne va pas à l’école en voiture, parce qu’on peut bien faire 20min à pied. Et ce soir, sûrement, je vais brûler du token pour le plaisir 🐍