Ça se sentait
Il y avait des rumeurs. Il y en a toujours.
Des chiffres qui ne vont pas, un rachat, des recrutements qui s’arrêtent… On se dit que c’est bizarre. On se dit qu’on se fait des idées. On se le dit en petit comité, en fin de réunion quand les autres sont partis.
Et puis un jour, réunion extraordinaire du CSE.
C’était donc bien ça, un PSE (Plan de Sauvegarde de l’Emploi).
Deux ou trois jours plus tard, toute l’entreprise l’apprenait en réunion générale. Moi j’avais eu deux ou trois jours d’avance sur une information que je n’arrivais pas encore à me formuler.
Je suis élu au CSE. Donc dans la salle où ça allait se négocier.
Je suis aussi manager d’une équipe qu’il faudrait tenir.
Et je suis un salarié comme un autre, avec un contrat, une famille, et aucune idée de ce qui m’attendait.
Trois places. Trois façons de vivre ça différemment.
Le projet
Le document du plan est arrivé un peu plus tard.
Je ne sais pas à quoi je m’attendais. Peut-être à quelque chose qui expliquerait clairement. Ce que j’ai eu, c’est un pavé. Long, dense, écrit dans une langue qui n’est pas la mienne.
J’ai passé des soirées à chercher ce que voulaient dire les mots. Ça marche comment, ça ? Ça veut dire quoi, exactement, cette phrase-là ? J’ai lu des sites de syndicats, d’avocats, des textes de loi. J’ai appris un vocabulaire dont je me serais bien passé.
Voilà la première chose que personne ne dit sur le fait d’être élu pendant un plan social. Tu reçois l’information avant les autres, et tu ne la comprends pas.
Ce qu’on me demandait
Après, les rumeurs sont revenues. Plus précises, plus tenaces.
“Tu as entendu qu’ils voulaient supprimer tel département ?”
“Tu sais que telle activité s’arrête ?”
Et moi, en face, j’avais le document.
C’est une position assez inconfortable. Être la personne la mieux informée de la pièce, et ne pas pouvoir parler, confirmer ou infirmer.
De plus, le document ne dit pas les choses comme ça, pas tout le temps. Il faut parfois lire entre les lignes, croiser deux données. J’ai passé un certain temps à démêler le vrai du faux. Pas pour répondre, je n’avais pas le droit de répondre. Juste pour comprendre ce qui était en train de se passer dans ma propre boîte.
Dedans, dehors
Puis sont arrivés les catégories professionnelles, les critères, les calculs de points.
Rien de nominatif. Jamais. Mais on n’a pas besoin d’être devin. On se cherche dans les lignes anonymes. On compte. On refait le calcul trois fois parce qu’on n’est pas certain.
Un jour je me voyais dehors. Le lendemain dedans. Le surlendemain je ne savais plus.
Et par-dessus, il y avait l’autre question, celle que je n’avais pas vue venir. Pas est-ce que je pars, mais est-ce que j’ai envie de partir.
Certains jours, ça me paraissait une belle fin. En France, on a quand même la chance de sortir accompagné. Du temps devant soi, de quoi se retourner, se former, réfléchir. Cinq ans de boîte, une porte qui se ferme proprement. Il y a pire.
Le lendemain, l’inverse. Une curiosité bête. J’avais envie de voir ce qu’il y aurait après. Parce qu’on peut le dire, cette entreprise avait grossi trop vite. Elle s’était embourbée dans des process, des lenteurs, une inertie de grosse structure qu’elle n’était pas. Un plan comme celui-là, aussi violent soit-il, c’est aussi censé servir à ça. Redonner du mouvement. Je voulais voir.
Les deux questions oscillaient en permanence, et jamais en même temps. Les jours où je me voyais rester, j’avais envie de partir. Les jours où je me voyais partir, je m’accrochais.
Entre les deux, il y avait la maison. Trois enfants, un loyer, un marché du travail qui n’est plus celui d’il y a quelques années, encore moins en full remote. Ça, ça calme assez vite les rêveries sur les belles sorties.
Ma femme m’a écouté parler pendant des semaines. C’était le seul endroit où je pouvais vider mon sac, partager sereinement toutes mes interrogations, mes angoisses.
Les enfants entendaient des bouts. Forcément, ça s’entend. Un jour, dans la voiture, je leur ai tout expliqué. Ce qui se passait, que je ne savais pas si j’allais perdre mon travail, que c’était pour ça que j’étais fatigué en ce moment.
Ils ont posé des questions. J’ai surtout essayé de les rassurer, de leur dire que tout irait bien. Quelque part, ça m’a rassuré moi aussi.
Tenir
Pendant ce temps, il fallait aussi faire tourner une équipe.
Une équipe qui savait qu’un plan social était en cours, qui ne savait pas qui partirait, et qui avait un manager qui souriait en 1:1 sans jamais rien lâcher. Y compris avec les gens que j’apprécie le plus. Surtout avec eux, en fait.
J’ai lâché la bride. Consciemment.
Je ne me suis pas battu sur la vélocité en berne. Ni sur les tickets mal estimés. Ni sur les process qu’on suivait à peu près, disons. Du moment que l’essentiel avançait, bon an mal an, je n’allais pas ajouter de la pression à des gens qui n’en avaient pas besoin.
Je crois que c’est la seule décision managériale dont je suis vraiment fier sur toute cette période. Tenir un ensemble qui tangue un peu plutôt que forcer et exploser en vol.
C’était bancal, mais ça n’a pas cassé.
Une journée
Avant l’été, on s’est organisé une journée tous ensemble. En vrai, dans la même pièce. On est en full remote, ça n’arrive pas si souvent.
On savait tous que c’était la dernière fois au complet. Personne ne s’est étendu dessus.
J’avais peur qu’il y ait de la tension. Il n’y en a pas eu. On a échangé, on a rigolé, on a parlé de tout sauf de ça. On a même fait deux ateliers plus sérieux, Perdus sur la Lune et le truc avec les spaghettis et le marshmallow. Spoiler : les tours ne tenaient pas.
C’était une très bonne journée.
L’organigramme
Dans les documents, à un moment, il y a eu une proposition d’organisation cible. Des cases, anonymes.
Je me suis reconnu tout de suite.
Aujourd’hui je gère déjà un beau morceau. La marketplace, ce n’est pas rien, c’est même une jungle. Mais mon périmètre s’est élargi progressivement, sur des années. J’ai eu le temps de voir grossir la chose. Je ne maîtrise pas tout à cent pour cent, mais la big picture, je l’ai.
Là, dans la case, il y avait ça, plus l’infra, plus l’ops, plus l’IT.
J’ai relu trois fois.
Le syndrome de l’imposteur, je pensais l’avoir rangé quelque part en devenant manager. Il est revenu en version XXL. Parce que cette fois, ce n’est même pas une question de niveau. C’est un autre métier.
Et de nouveau, des questions, des nuits à me demander si c’était bien ça. Le cœur qui s’emballe. Oui ? Non ? Oui ?
Les fantômes
Le temps a passé, deux mois de négociation avec le CSE, puis le délai de validation de la DREETS.
Arrive enfin l’officialisation, ça ne m’a rien fait.
Je le savais depuis des semaines. J’avais eu le temps de passer par toutes les émotions et d’accepter. Un peu de soulagement quand même, peut-être.
Ce qui m’a fait quelque chose, c’est le reste de la liste.
Un plan social, c’est construit pour être impartial. Des critères, des points, des calculs. Donc il y a des surprises. Des gens dont je n’aurais jamais imaginé qu’ils partent. Des gens qui espéraient partir et qui restent. Aucune logique humaine là-dedans, et c’est précisément le principe.
Puis il y a eu les dernières semaines.
Parce que les gens ne s’en vont pas le jour de l’annonce. Ils restent. Ils continuent à venir en visio, à répondre aux messages, à finir des trucs. Des fantômes. Présents, plus vraiment là.
Et ceux qui restaient n’allaient pas mieux. Ils regardaient partir des collègues, des amis parfois, en se demandant pourquoi eux.
Les derniers jours ont été très durs. Les messages d’au revoir, les petites attentions, les mots qu’on écrit à quelqu’un qu’on ne reverra probablement jamais parce qu’on ne l’a jamais vu autrement que dans une fenêtre.
C’est ça dont je me souviendrai. Pas des documents.
Aujourd’hui, je ne sais pas trop où j’en suis. De l’appréhension et de l’excitation. De la curiosité et de l’angoisse. J’ai hâte de voir ce que ça donne, et hâte que cette page soit tournée pour de bon.
Il paraît que le temps s’occupe des bobos émotionnels.
Histoire à suivre…