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La fois où j'ai été prof

Trois jours à enseigner HTML/CSS/JS, et ce que moi j'ai appris

L’appel

PrestaShop était partenaire de Label École, une école affiliée à Emmaüs, qui formait des gens à la gestion de projet web. Un jour, la question tombe : est-ce que quelqu’un serait partant pour donner un module HTML/CSS/JS ? Trois jours complets.

J’ai dit oui.

Sans trop savoir dans quoi je mettais les pieds.

Le public

C’était il y a trois ans. Une salle très hétérogène. Des gens de 30, 40 ans et plus en reconversion, parfois loin du numérique au quotidien. Et des plus jeunes, en sortie d’études, qui utilisaient internet tout le temps, mais surtout pour un usage “récréatif”. Motivations variées, niveaux variés, attentes variées.

Trois jours pour leur donner assez de HTML, CSS et JS pour qu’ils puissent faire leur “site CV” (l’objectif de ces 3 jours), assez pour comprendre comment marche une page.

Sur le papier, ça paraît simple.

Le premier matin

J’arrive tôt. J’installe le vidéoprojecteur. Je branche mon laptop. Je vérifie mes slides. Je vérifie encore.

Je tourne en rond.

La boule au ventre. Pas la trouille, plutôt cette tension particulière d’avant un moment qu’on n’a jamais vécu. Comment je brise la glace ? Qu’est-ce que je dis en premier ? C’est quoi l’intro qui ne foire pas la première impression ?

Les gens arrivent. Je souris, timidement, je salue, je me présente. Je lance.

Et finalement, ça déroule. Je trouve mes marques assez vite. J’ai mes slides, j’ai mes exemples, j’ai mes exercices. Ça coule tout seul, presque naturellement.

Le grand écart

Le vrai défi, il n’était pas dans les slides. Il était dans la traduction.

Expliquer à quoi sert JavaScript dans une page, ça ne se fait pas de la même façon selon à qui tu parles. Quelqu’un qui passe sa journée sur des sites web va capter une analogie que l’autre, qui utilise à peine internet, ne verra pas du tout. Il faut trouver une autre image. Un autre angle. Parfois plusieurs. Parfois 18.

Je passais derrière chacun. J’adaptais, en direct. Je cherchais des exemples concrets, parce que rien ne vaut le concret pour faire atterrir un concept théorique.

J’avais aussi des surprises dans les deux sens. Certains m’annonçaient le premier jour “j’ai regardé un peu avant, j’ai commencé à bidouiller”, ceux-là, parfois, se sont retrouvés bloqués, ont trouvé ça plus dur que prévu. D’autres, qui paraissaient moins motivés au départ, ont accroché. Se sont mis à poser des questions. À essayer des trucs. À expliquer à leur voisin quand ils avaient compris avant.

Voir ça, c’était grisant.

Ce que je n’avais pas vu venir

La fatigue.

9h-17h, une petite pause le matin, un déjeuner, une autre pause l’après-midi. Sur le papier, une journée de boulot normale. Je m’étais dit que j’en profiterais pour faire un peu le touriste à Paris le soir, marcher, manger dehors…

Je n’en ai rien fait.

Je rentrais à l’hôtel, je m’effondrais. Mentalement cramé. Une journée à faire le grand écart mental en permanence, à tordre les mêmes concepts dans cinq sens différents pour que chacun reparte avec quelque chose, c’est épuisant d’une façon que je ne connaissais pas.

Je me suis dit que c’était un vrai métier, prof. Pas juste une vocation. Un métier.

Le bonus

Fin du deuxième jour, je leur demande s’il y a d’autres choses qu’ils aimeraient comprendre “en plus”. Pas du programme, mais des trucs qu’ils utilisent sans savoir comment ça marche.

Les questions fusent. C’est quoi un serveur ? Comment ça fonctionne un nom de domaine ? Pourquoi un site il apparaît dans Google ?

J’ajoute quelques slides dans la soirée. Des analogies simples, le nom de domaine comme un annuaire géant. Les grands principes, rien de technique.

Le lendemain, je sens que ça accroche différemment. Pas parce que c’est mieux expliqué, mais parce qu’ils ont demandé. Ils ont choisi le sujet.

Ce que j’y ai trouvé

Je suis rentré avec un truc que je n’avais pas prévu.

Expliquer quelque chose à quelqu’un qui ne sait rien, ça t’oblige à revoir ce que tu crois savoir. Tu prends un concept que tu utilises depuis dix ans sans y réfléchir, et il faut le décortiquer. Le reformuler. Trouver l’angle qui le fait exister pour quelqu’un d’autre.

Neuf fois sur dix, tu découvres que tu le comprenais moins bien que tu le croyais.

Et puis il y a les questions que tu n’avais pas anticipées. Celles où tu te retrouves à dire “je ne sais pas, je vais regarder”. C’est inconfortable la première fois. Tu es debout, au tableau, et tu avoues ton ignorance devant vingt personnes.

Puis tu réalises que ça ne casse rien. Au contraire.

Ça rend le truc humain. Ça remet tout le monde à la même table. Et ça t’apprend l’humilité d’une façon assez directe.

Trois ans plus tard

Ces derniers mois, au boulot, je me suis lancé dans un truc.

L’idée est née d’un constat : certains concepts qu’on utilise tous les jours restent vagues. On sait que ça marche comme ça, sans trop savoir pourquoi ni comment. Et parfois, comprendre le comment, ça aide à anticiper, à mieux bosser avec.

Le format est simple. Quinze minutes à une heure, sur un sujet précis. Les codes HTTP. Comment marche un LLM. Docker. Git merge versus rebase. Rien d’imposant. Juste de quoi piquer la curiosité, donner envie de creuser si ça parle.

J’ai proposé ça d’abord aux juniors de l’équipe. Pour rafraîchir des bases, ou éclairer des trucs nouveaux pour eux. Ce sont eux qui m’ont donné la liste des sujets. Je n’ai rien imposé.

Comme ils étaient partants, j’en ai parlé au reste de l’équipe. Qui veut, vient. Rien d’obligatoire.

Finalement, tout le monde vient. Et même au-delà, PM, QA ont rejoint.

Je tiens à une chose : je ne veux pas être le professeur sachant qui déroule ses slides. C’est participatif. Si quelqu’un a un sujet à animer, il peut. Si quelqu’un a des précisions à apporter, il peut aussi. Les meilleurs moments, c’est quand la discussion part plus loin que prévu, que de fil en aiguille, on creuse, et que tout le monde apprend ensemble.

Le fil

Je n’avais pas fait le lien tout de suite entre Label École et ces sessions. Et puis en y repensant, c’est évident.

J’ai toujours aimé transmettre. Stagiaires, onboardings… C’était souvent moi qui m’en occupais, naturellement. Label École a été une version plus intense, plus frontale. Ces sessions régulières, c’est encore une autre approche.

Même élan. Formes différentes.

J’ai arrêté de coder au quotidien. Je ne mets (presque) plus les mains dans les PRs de mon équipe. Mais la technique, je n’ai pas envie de la laisser partir. J’y reviens aussi par cette porte-là. Celle de l’explication, du partage.

Et en passant, je me remets moi-même au niveau. Parce que pour expliquer “c’est quoi Docker” ou “c’est quoi l’archi d’un site/application” à mon équipe, il faut que ça tienne.

C’est gagnant-gagnant. Eux, et moi.

Et puis surtout, j’aime ça. Voir les têtes qui s’éclairent quand un truc prend sens. Entendre la question qu’on n’avait pas anticipée. Le moment où quelqu’un explique à quelqu’un d’autre.

La salle de Label École était plus grande. Le tableau était plus large. Mais le plaisir est le même.

Ces sessions continuent, semaine après semaine. J’apprends à chaque fois un truc. Et puis, qui sait, peut-être qu’un jour je retournerai dans une vraie salle, face à une vraie classe.