Le bord du terrain
Samedi matin. Tournoi de rugby de mon grand. Je suis sur le bord du terrain, café à la main, comme tous les parents.
Sauf que moi, entre deux essais, je sors mon téléphone. Pas pour scroller. Pour lancer Claude Code.
Ça fait quelques semaines que je bosse sur RunSloth, mon side project. Et ce matin, j’ai eu une idée de fonctionnalité. Un truc pas urgent, pas important. Mais il faut que je teste. Tout de suite.
De fil en aiguille, on fait un plan. Puis une PR. Puis une review. Je me dis que je regarderai plus tard. Mais “plus tard” dure trente secondes. Je lance le dev, j’itère, je review encore.
Mon fils marque peut-être un essai à ce moment-là. Je ne sais pas. Je suis sur mon téléphone, en train de piloter une IA qui code à ma place.
Et le pire, c’est que ça me paraît complètement normal.

Le stagiaire à 200 000 tokens
L’autre jour, un bug. Rien de méchant. Le genre de truc qu’on sent venir quand on a quelques années de métier.
J’ai laissé l’IA chercher. Tourner. Essayer des trucs. Revenir en arrière. Réessayer. J’ai regardé les tokens défiler.
Au bout d’un moment, j’ai ouvert mon IDE. Cinq minutes plus tard, c’était réglé.
C’est un peu comme quand tu viens donner un coup de main à un stagiaire qui trébuche sur un truc, juste parce qu’il ne regarde pas au bon endroit. Le problème n’est pas compliqué. Mais sans l’instinct, sans ce réflexe de savoir où chercher, tu peux tourner en rond pendant des heures.
L’IA n’a pas cet instinct. Elle a une puissance de calcul monstrueuse, une mémoire encyclopédique, une capacité de travail illimitée. Mais ce sens du code, cette intuition du développeur qui a déjà vu ce bug cent fois sous des formes différentes, ça, non.
Elle ne dit jamais non
Ce qui me frappe le plus avec l’IA, c’est qu’elle ne doute jamais.
Tu lui demandes un truc bancal, elle le fait. Tu lui donnes un prompt vague, elle produit quelque chose de confiant. Tu lui soumets une architecture foireuse, elle l’implémente avec enthousiasme. Tu lui demandes de te contredire, elle le fait, même quand tu as raison.
Elle ne te dit jamais : “Attends, t’es sûr ? C’est pas une bonne idée.”
Elle dit oui. Toujours oui. Et elle empile. Du code, des choix, de la dette technique. Couche après couche, avec le sourire.
Pour quelqu’un d’expérimenté, c’est gérable. Tu vois quand ça part en vrille. Tu sais encadrer et recadrer, reprendre la main. Tu as ce filtre.
Pour quelqu’un de junior, c’est un piège.
En tant que manager, au quotidien, je le vois. Chacun s’y met, à son rythme, comme pour n’importe quel nouvel outil. Adieu la courbe d’apprentissage où tu te prends les pieds dans le tapis. Celle où tu dois passer des heures à lire de la doc, transpirer car tu ne trouves pas de solution. Tu as quelque chose qui fait tout à ta place. Mais là où c’est plus traître, c’est que l’IA te fait croire que tu as raison. Que ton code est bon (enfin celui qu’elle a produit). Que ta direction est la bonne. Elle te valide en permanence.
Sans le recul pour challenger ce qu’elle propose, tu peux te retrouver avec une PR énorme qui part dans tous les sens, ou te faire balader dans du debugging sans queue ni tête. Des heures perdues sur un truc qu’un œil plus aguerri aurait résolu en quelques minutes.
L’outil le plus puissant du monde, piloté à l’aveugle.
Quatre poubelles
Que personne ne s’y trompe : je ne parle pas depuis une tour d’ivoire.
RunSloth ? C’est la version 4. Minimum.
Les trois premières, je les ai jetées. À la poubelle. Entièrement.
À chaque fois, le même schéma. Je démarre avec l’IA, enthousiaste. Les premières fonctionnalités sortent vite, ça marche, c’est grisant. Et puis j’itère. J’ajoute. Je modifie. Et au bout de quelques semaines, le code est devenu un plat de spaghetti inmaintenable. Pour moi comme pour l’IA.
Prompts trop vagues. Pas assez de cadrage. Pas de process établis pour la planification, revue… bref, pour poser les règles du jeu. L’IA avait fait exactement ce que je lui avais demandé. Le problème, c’est que je ne savais pas encore comment lui demander correctement.
Au boulot, pareil. Des scripts de migration, des petits outils internes. En testant des approches différentes, des LLMs différents, des niveaux de précision différents… tu vois vite que si tu y vas à l’aveugle, ça part dans tous les sens.
L’IA amplifie ce que tu es. Si tu es rigoureux, elle t’aide à aller plus vite. Si tu es flou, elle produit du flou. Plus vite.
Le vertige
L’autre jour, je suis tombé sur une conférence de Nicholas Carlini. Chercheur en cybersécurité, maintenant chez Anthropic. Pas vraiment un rigolo.
Il y explique comment Claude a trouvé, de façon autonome, une faille de sécurité dans le noyau Linux. Une faille de 2003. Plus de vingt ans que des milliers de chercheurs passaient à côté.
Vingt ans.
Et là, la pression monte d’un cran.
Parce que c’est excitant. Évidemment que c’est excitant. Le potentiel est délirant.
Mais c’est aussi vertigineux. L’IA ne se contente plus de t’assister. Elle commence à voir des choses que tu ne vois pas. À trouver des choses que personne ne trouve.
Et tout va tellement vite. Les outils, les agents, les modèles. Ça change tous les mois. On en mange à tous les repas. Au boulot, dans la veille, dans l’actu. Certains commencent à saturer. L’overdose. Et honnêtement, je les comprends.
Qui ne serait pas un peu fatigué ou inquiet ?
Coupable
Et moi, dans tout ça, je fais quoi ?
Je fais des PRs depuis mon téléphone au bord d’un terrain de rugby. Je construis un coach running. Je teste, j’itère, et ne nous voilons pas la face, je prends mon pied.
J’adore ça. Sincèrement. Avoir une micro-idée et pouvoir tirer le fil en quelques heures. Voir un truc prendre forme alors qu’avant, il serait resté dans un coin de ma tête pendant des mois. C’est un plaisir que je ne boude pas.
Mais en même temps.
Est-ce qu’on a vraiment besoin de ça ? De cette couche de confort, de facilité supplémentaire ? Nous, pays riches, pays développés, pendant qu’une bonne partie du monde se bat contre la maladie, la malnutrition, la guerre.
Est-ce que ça vaut la peine de délivrer encore et toujours plus vite ?
L’impact environnemental. L’impact sociétal. La vitesse à laquelle tout ça nous tombe dessus, sans que personne n’ait vraiment le temps de préparer quoi que ce soit.
On est peut-être au début d’une révolution comparable à l’imprimerie ou à l’industrialisation. Il y a un côté grisant. Mais la vitesse à laquelle elle nous frappe, elle, n’a rien à voir.
Je fais. Et je me sens un peu coupable.
Pas de réponse
Est-ce que c’est la plus grande révolution de l’humanité, ou un pétard mouillé ? Dans cinq ou dix ans, la réponse nous paraîtra évidente. Aujourd’hui, personne ne sait.
Moi, je n’ai pas de réponse. Juste cette sensation bizarre d’être assis entre l’excitation et l’inquiétude, mon téléphone à la main, pour préparer ma prochaine PR 📱